

Il n'y a pas d'homme sans femme ni de femme sans homme mais une société [africaine] où la femme a joué un très grand rôle. Elle a été minimisée pendant un temps par les religions catholiques et musulmanes mais elle reprend le dessus maintenant. En Afrique, ce n'est pas la femme qu'il faut libérer mais c'est la femme qui doit libérer l'homme. (1998) Ousmane Sembène
Si cet article était sorti de la bouche d’une
djélimousso, d’une griotte traditionnaliste d’Afrique de l’Ouest, elle dirait ceci: Sembène ! Sembène ! Toi Lion fils de Lion ! Roi fils de Roi ! Digne héritier de tes pères ! Sembène ! Sembène ! Notre Aigle Royale ! Toute l’Afrique se prosterne devant ta sépulture et te dit merci ! Merci pour tes livres remarquables ! Merci pour tes films édifiants ! Ô grand Sembène dont l’âme mystique est aussi majestueuse que l’éclat du plus grand des baobabs, merci d’avoir honoré si vaillamment nos ancêtres ! Sembène ! Sembène ! Merci d’avoir été plus historien que nos professeurs vendus à l’école coloniale ! Plus visionnaire que le scientifique ! Plus éloquent que le politicien ! Mais surtout, Ô Sembène, Ô toi qui a rejoins le royaume de nos illustres défunts, Ô toi que les astres éclairent pour toujours, merci du fond du cœur d’avoir toute ta vie durant tracer la voie à la femme africaine pour qu’elle regagne sa dignité d’antan et reprenne la place qui lui revient de droit !
Mais n’étant pas griotte, je dirai quant à moi que Sembène est tout simplement le plus grand artiste du cinéma Africain. Pionnier parmi les pionniers, honoré par une kyrielle de prix internationaux tout au long de sa carrière, Il fut le premier à réaliser un long métrage négro-africain, le premier à réaliser un film négro-africain en couleur, et enfin, considération majeure, le premier à réaliser un film négro-africain dans une langue locale. S’il est vrai qu’une des dimensions majeures du discours politique est l’ invitation au réveil des consciences, au changement, alors Sembène était incontestablement l’un des cinéastes politiques les plus révolutionnaires de son époque tant son message était en constante rupture avec le système, ce qui ne l’a jamais empêché d’être ultra populaire auprès de plusieurs générations d’africains, et cela bien que certains de ses films aient subi l’absurde censure des cancrelats qui servent de chef d’États à nos républiques bananières.
Mais revenons à la femme…
Dès son premier film
La noire de … (1966), alors que les pays africains sont toujours dans l’euphorie naïve des indépendances, Sembène s’intéresse déjà au sort d’une jeune sénégalaise pleine de rêves dans la tête qui part travailler en France chez un couple qui la traite comme une moins que rien, comme une esclave, malgré les promesses doucereuses qu’il lui avait faites chez elle, à Dakar. Elle se suicidera. Mais non sans avoir regagner sa dignité en refusant de continuer à endurer pareil traitement. La critique sociale de Sembène envers la condition des femmes africaines est déjà saisissante, non seulement par le tableau qu’il en dépeint, mais aussi par la force intérieure de ces dernières, qu’il nous laisse entrevoir, et qui les fait rester fières malgré les lourdes chaines qui les maintiennent dans ce statut quo et le brasier ardent qui les consume. Pour traduire, une femme noire, une vraie, ne se laisse jamais abattre, elle résiste jusqu’au bout ! Le suicide n’est jamais un aveu de faiblesse dans ses œuvres, mais toujours un avertissement envers ceux-là qui ne réalisent pas encore qu’en laissant la femme mourir, c’est la société africaine toute entière qu’ils tuent à petit feu. C’est là toute la subtilité du message de Sembène.
On ne s’étonnera alors pas qu’il ait entamé, avant de mourir, un triptyque dénommé
Héroïsme au quotidien sur les femmes révoltées, dont les deux premiers volets sont le court métrage
Faat Kiné (2000) et surtout, son dernier chef d’œuvre,
Moolaadé (2003), qui traite sans langue de bois de l’excision féminine telle que pratiquée dans certains villages d’Afrique noire. Ainsi dans ce film, une femme, Collé Ardo, initie une révolte dans un village Malinké après avoir accepté d’accorder le droit mystique de protection (appelé Moolaadé) à 4 fillettes s’étant réfugiées chez elle pour fuir la cérémonie de l’excision qui chaque année cause au mieux, le traumatisme, au pire, la mort, de beaucoup d’entre elles. Les hommes, paniqués par cette femme qui s’oppose à une tradition sensée « purifier », décident de confisquer les radios d’elles toutes pour les priver de leur seul contact avec le monde extérieur, soupçonné d’être malveillant. Mais Collé Ardo résistera à toutes les pressions qui se mettront sur son chemin jusqu’aux plus violentes bastonnades qui lui seront infligées. Sa seule bravoure emportera l’adhésion des autres filles et femmes du village, enfin réveillées ! Ce qui fera dire à son mari, convaincu sur le tard du bienfondé de la révolte « que le pantalon à lui seul ne fait pas l’homme » (traduction française) avant d’aller rejoindre les femmes, sous l’œil médusé de son aîné, misogyne convaincu.
Moolaadé est en définitive l’histoire de femmes décideuses de leur destin. Il nous enseigne que le pire des fardeaux que porte la femme africaine est le refus d’ouvrir les yeux. Il nous dit également que pour se transformer la société africaine n’a que faire de l’aide et du moralisme de l’Occident, car le changement social doit partir d’une révolte interne à une société s’il veut porter ses fruits, selon les propres termes de ses concitoyens.
C’est en tous cas de cette façon que l’a compris Rama, dans le légendaire
Xala (1974), – portrait au vitriole de la bourgeoisie africaine post-indépendances – fille d’El Hadji, notable dakarois occidentalisé à outrance qui ne boit que de l’eau importée, et dont le seul attachement à ce qu’il appelle « le patrimoine » consiste en la pratique de la polygamie islamique. Rama, fille de sa première femme – qui symbolise si bien la soumission absolue de la femme à un homme, comme s’il était un dieu – s’insurge contre la polygamie, sans jamais céder aux idéaux occidentaux, refusant même de s’exprimer en Français malgré son statut « d’intellectuelle ». Comme une façon d’inciter les femmes africaines à revenir à leurs propres paradigmes si elles veulent se libérer de toute injustice, que celle-ci soit occidentale, arabe, ou autre.
Mais l’on ne saurait conclure sur la place accordée à la femme dans le cinéma de Sembène sans évoquer
Ceddo (1976), l’œuvre parmi les œuvres – interdite pendant longtemps au Sénégal par le président Léopold Sédar Senghor – qui semble donner des pistes sur le type de société dont Sembène, ce digne traditionnaliste, était profondément nostalgique. On a ici un aperçu de la société africaine avant que ses us et coutumes soient totalement décimés par les religions dites « révélées » et « universelles ». En effet, le long métrage relate la révolte des Ceddos (peuples Wolofs fiers aux croyances traditionnelles), à la fin du 17ème siècle, qui refusent de se convertir à ces religions qui menacent alors de détruire le matriarcat propre à l’Afrique noire depuis l’Égypte Antique. La critique des invasions conjointes de l’Islam et du Christianisme, et de la complicité d’une partie de l’aristocratie locale piétineuse de l’héritage des ancêtres, est violente et sans merci. Et comme toujours chez Sembène, c’est encore une femme, la princesse du royaume et héritière légitime au trône, fière et divinement belle, qui, aidée par un peuple dévoué et prêt à lui donner sa vie, met fin aux carnages en tuant l’Imam, vil despote autoproclamé roi, d’un coup de fusil sans même ciller ! Femme d’antan, femme d’avant les mauvais temps, femme noble, femme forte, femme guerrière, femme libératrice.
À Dakar où il a passé la majeure partie de sa vie, Sembène avait inscrit en lettres rouges sur son portail : « Galle Ceddo » (La maison du Ceddo), ajoutant à qui voulait l’entendre qu’il n’en avait que faire du succès de ses films en Occident. Nous avons bien là un spécimen désormais trop rare de ce qu’Aimé Césaire dénommait « le nègre fondamental ». Sembène, ce nègre qui toute sa vie a refusé de baisser les bras face à l’immobilisme désespérant du continent noir, et choisi de se battre, de toujours se battre… en l’occurrence pour la femme africaine, qu’il aimait tant !
Sembène ! Sembène ! Encore une fois, merci !
Ina « AfroKpata » Kebet