lundi 8 février 2010

Mes lectures (semaine du 8 février 2010)

Voilà j'ai décidé de rendre compte de mes lectures.
En ce moment donc je lis L'étrange destin de Wangrin d'Amadou Hampaté Ba, L'Enfant noir de Camara Laye, et Petit Frère d'Eric Zemmour.

Xala

Mon film préféré est Xala d'Ousmane Sembène, que j'ai déjà évoqué dans ce blog. Xala signifie l'impuissance sexuelle (d'origine mystique) en Wolof. C'est en effet l'histoire d'un polygame qui se révèle incapable d'avoir la moindre érection alors qu'il s'apprête à consommer son troisième mariage. S'en suivront de longues péripéties auprès de marabouts sénégalais pour résoudre son problème.
C'est aussi l'histoire de l'impuissance de toute une bourgeoisie africaine, corrompue jusqu'aux os, esclave de la mondialisation instrumentalisée par l'occident auquel elle se plaît pourtant à s'identifier, méprisant les pauvres de son pays qu'elle qualifie de "déchets humains" bons à chasser des espaces publics parce qu'ils lui rappellent trop ses propres manquements, ses engagements non tenus. Foutaises !
C'est également un bouquet éclectique de femmes : femme docile qui laisse sa mère envahir l'espace intime de son couple ; jeune femme révoltée contre la polygamie et l'occidentalisation des mentalités ; femme manipulatrice et matérialiste ; femme soumise et patiente, prête à tout supporter : des humiliations infligées à répétition par son mari jusqu'au déshonneur et brusque appauvrissement de ce dernier.
C'est enfin l'histoire de la vengeance d'un homme envers un autre. Une vengeance qui réduira le second, symbole décadent de la nouvelle bourgeoisie, en véritable déchet humain. Belle ironie du sort.
Comme toutes les œuvres de Sembène, celle-ci est dans la pure tradition réaliste. Les personnages agissent tellement naturellement qu'ils donnent l'impression de jouer leur propre rôle. C'est le cas par exemple des mendiants qui semblent être de vrais mendiants ! C'est toute une époque que le film traverse en prenant son temps. On voit Dakar soumis au désarroi de sa population qui malgré tout poursuit son quotidien. Tous ceux qui connaissent un peu les grandes villes ouest-africaines revivront en images leurs déambulations à travers elles : les mendiants (souvent très handicapés) assis sur les trottoirs ; les pauvres entrain de prendre leur café au lait et pain chez un commerçant le matin ; les costumes occidentaux qui semblent tellement dépaysés dans la chaleur écrasante du jour ; les boutiques de couture dans chaque quartier ; les vieilles voitures manuelles qu'il faut pousser pour qu'elles démarrent ; les marchands peuls aussi rusés que divertissants ; les odeurs nauséabondes causées par les eaux sales dans la plupart des communes qui manquent terriblement de politiques d'assainissement adéquates ; etc. D'ailleurs, la scène du mariage dans Xala me rappelle celle du Parrain I. Il y a dans ces deux œuvres, une connaissance profonde des sujets filmés. Les deux réalisateurs que sont Sembène et Coppola savent rendre compte mieux que personne de leur culture, de ses charmes comme de ses défaillances....
Tout le film est soutenu par une bande son absolument magnifique. Un des mendiants emblématiques du film offre un chant à la fois puissant et torturé en jouant majestueusement du Xalam (appellation Wolof de la harpe ouest africaine que les Malinkés nomment N'Goni). C'est une des meilleures musiques de film que j'ai entendues de ma vie ! Je cherche d'ailleurs à l'obtenir. Donc si par hasard un lecteur l'avait quelque part, qu'il ait l'amabilité de me laisser un commentaire...

Bonheur total !

Je suis heureuse... J'ai repris goût à l'écriture après un long passage à vide (de septembre à décembre).
Je travaille sur mon premier roman dont j'aimerais terminer la première partie cette année. Je me donne 2 à 3 ans maximum pour le finir, ce qui devrait coïncider avec mon départ du Canada. Pour le moment il est intitulé : DOUGA ou les Masques Conquérants. C'est l'histoire d'un africain qui immigre en Occident....

dimanche 7 février 2010

OUSMANE SEMBÈNE (1923-2007): L’AMI DES FEMMES (pour le même magazine sur les femmes)




Il n'y a pas d'homme sans femme ni de femme sans homme mais une société [africaine] où la femme a joué un très grand rôle. Elle a été minimisée pendant un temps par les religions catholiques et musulmanes mais elle reprend le dessus maintenant. En Afrique, ce n'est pas la femme qu'il faut libérer mais c'est la femme qui doit libérer l'homme. (1998) Ousmane Sembène

Si cet article était sorti de la bouche d’une djélimousso, d’une griotte traditionnaliste d’Afrique de l’Ouest, elle dirait ceci: Sembène ! Sembène ! Toi Lion fils de Lion ! Roi fils de Roi ! Digne héritier de tes pères ! Sembène ! Sembène ! Notre Aigle Royale ! Toute l’Afrique se prosterne devant ta sépulture et te dit merci ! Merci pour tes livres remarquables ! Merci pour tes films édifiants ! Ô grand Sembène dont l’âme mystique est aussi majestueuse que l’éclat du plus grand des baobabs, merci d’avoir honoré si vaillamment nos ancêtres ! Sembène ! Sembène ! Merci d’avoir été plus historien que nos professeurs vendus à l’école coloniale ! Plus visionnaire que le scientifique ! Plus éloquent que le politicien ! Mais surtout, Ô Sembène, Ô toi qui a rejoins le royaume de nos illustres défunts, Ô toi que les astres éclairent pour toujours, merci du fond du cœur d’avoir toute ta vie durant tracer la voie à la femme africaine pour qu’elle regagne sa dignité d’antan et reprenne la place qui lui revient de droit !

Mais n’étant pas griotte, je dirai quant à moi que Sembène est tout simplement le plus grand artiste du cinéma Africain. Pionnier parmi les pionniers, honoré par une kyrielle de prix internationaux tout au long de sa carrière, Il fut le premier à réaliser un long métrage négro-africain, le premier à réaliser un film négro-africain en couleur, et enfin, considération majeure, le premier à réaliser un film négro-africain dans une langue locale. S’il est vrai qu’une des dimensions majeures du discours politique est l’ invitation au réveil des consciences, au changement, alors Sembène était incontestablement l’un des cinéastes politiques les plus révolutionnaires de son époque tant son message était en constante rupture avec le système, ce qui ne l’a jamais empêché d’être ultra populaire auprès de plusieurs générations d’africains, et cela bien que certains de ses films aient subi l’absurde censure des cancrelats qui servent de chef d’États à nos républiques bananières.

Mais revenons à la femme…

Dès son premier film La noire de … (1966), alors que les pays africains sont toujours dans l’euphorie naïve des indépendances, Sembène s’intéresse déjà au sort d’une jeune sénégalaise pleine de rêves dans la tête qui part travailler en France chez un couple qui la traite comme une moins que rien, comme une esclave, malgré les promesses doucereuses qu’il lui avait faites chez elle, à Dakar. Elle se suicidera. Mais non sans avoir regagner sa dignité en refusant de continuer à endurer pareil traitement. La critique sociale de Sembène envers la condition des femmes africaines est déjà saisissante, non seulement par le tableau qu’il en dépeint, mais aussi par la force intérieure de ces dernières, qu’il nous laisse entrevoir, et qui les fait rester fières malgré les lourdes chaines qui les maintiennent dans ce statut quo et le brasier ardent qui les consume. Pour traduire, une femme noire, une vraie, ne se laisse jamais abattre, elle résiste jusqu’au bout ! Le suicide n’est jamais un aveu de faiblesse dans ses œuvres, mais toujours un avertissement envers ceux-là qui ne réalisent pas encore qu’en laissant la femme mourir, c’est la société africaine toute entière qu’ils tuent à petit feu. C’est là toute la subtilité du message de Sembène.

On ne s’étonnera alors pas qu’il ait entamé, avant de mourir, un triptyque dénommé Héroïsme au quotidien sur les femmes révoltées, dont les deux premiers volets sont le court métrage Faat Kiné (2000) et surtout, son dernier chef d’œuvre, Moolaadé (2003), qui traite sans langue de bois de l’excision féminine telle que pratiquée dans certains villages d’Afrique noire. Ainsi dans ce film, une femme, Collé Ardo, initie une révolte dans un village Malinké après avoir accepté d’accorder le droit mystique de protection (appelé Moolaadé) à 4 fillettes s’étant réfugiées chez elle pour fuir la cérémonie de l’excision qui chaque année cause au mieux, le traumatisme, au pire, la mort, de beaucoup d’entre elles. Les hommes, paniqués par cette femme qui s’oppose à une tradition sensée « purifier », décident de confisquer les radios d’elles toutes pour les priver de leur seul contact avec le monde extérieur, soupçonné d’être malveillant. Mais Collé Ardo résistera à toutes les pressions qui se mettront sur son chemin jusqu’aux plus violentes bastonnades qui lui seront infligées. Sa seule bravoure emportera l’adhésion des autres filles et femmes du village, enfin réveillées ! Ce qui fera dire à son mari, convaincu sur le tard du bienfondé de la révolte « que le pantalon à lui seul ne fait pas l’homme » (traduction française) avant d’aller rejoindre les femmes, sous l’œil médusé de son aîné, misogyne convaincu.

Moolaadé est en définitive l’histoire de femmes décideuses de leur destin. Il nous enseigne que le pire des fardeaux que porte la femme africaine est le refus d’ouvrir les yeux. Il nous dit également que pour se transformer la société africaine n’a que faire de l’aide et du moralisme de l’Occident, car le changement social doit partir d’une révolte interne à une société s’il veut porter ses fruits, selon les propres termes de ses concitoyens.

C’est en tous cas de cette façon que l’a compris Rama, dans le légendaire Xala (1974), – portrait au vitriole de la bourgeoisie africaine post-indépendances – fille d’El Hadji, notable dakarois occidentalisé à outrance qui ne boit que de l’eau importée, et dont le seul attachement à ce qu’il appelle « le patrimoine » consiste en la pratique de la polygamie islamique. Rama, fille de sa première femme – qui symbolise si bien la soumission absolue de la femme à un homme, comme s’il était un dieu – s’insurge contre la polygamie, sans jamais céder aux idéaux occidentaux, refusant même de s’exprimer en Français malgré son statut « d’intellectuelle ». Comme une façon d’inciter les femmes africaines à revenir à leurs propres paradigmes si elles veulent se libérer de toute injustice, que celle-ci soit occidentale, arabe, ou autre.

Mais l’on ne saurait conclure sur la place accordée à la femme dans le cinéma de Sembène sans évoquer Ceddo (1976), l’œuvre parmi les œuvres – interdite pendant longtemps au Sénégal par le président Léopold Sédar Senghor – qui semble donner des pistes sur le type de société dont Sembène, ce digne traditionnaliste, était profondément nostalgique. On a ici un aperçu de la société africaine avant que ses us et coutumes soient totalement décimés par les religions dites « révélées » et « universelles ». En effet, le long métrage relate la révolte des Ceddos (peuples Wolofs fiers aux croyances traditionnelles), à la fin du 17ème siècle, qui refusent de se convertir à ces religions qui menacent alors de détruire le matriarcat propre à l’Afrique noire depuis l’Égypte Antique. La critique des invasions conjointes de l’Islam et du Christianisme, et de la complicité d’une partie de l’aristocratie locale piétineuse de l’héritage des ancêtres, est violente et sans merci. Et comme toujours chez Sembène, c’est encore une femme, la princesse du royaume et héritière légitime au trône, fière et divinement belle, qui, aidée par un peuple dévoué et prêt à lui donner sa vie, met fin aux carnages en tuant l’Imam, vil despote autoproclamé roi, d’un coup de fusil sans même ciller ! Femme d’antan, femme d’avant les mauvais temps, femme noble, femme forte, femme guerrière, femme libératrice.

À Dakar où il a passé la majeure partie de sa vie, Sembène avait inscrit en lettres rouges sur son portail : « Galle Ceddo » (La maison du Ceddo), ajoutant à qui voulait l’entendre qu’il n’en avait que faire du succès de ses films en Occident. Nous avons bien là un spécimen désormais trop rare de ce qu’Aimé Césaire dénommait « le nègre fondamental ». Sembène, ce nègre qui toute sa vie a refusé de baisser les bras face à l’immobilisme désespérant du continent noir, et choisi de se battre, de toujours se battre… en l’occurrence pour la femme africaine, qu’il aimait tant !
Sembène ! Sembène ! Encore une fois, merci !

Ina « AfroKpata » Kebet

vendredi 5 février 2010

Dissection d’une aliénation : Le défrisage du cheveu africain. (pour un magazine sur les femmes qui va bientôt sortir)




Un esprit sain dans un corps sain, disent les occidentaux. Nous – les spiritualités africaines – déclarons que le corps est mystique. C’est-à-dire que la force vitale, dont chaque composante de l’univers est une émanation, circule dans le corps. Voilà pourquoi il faut oser parler du cheveu africain. Vous savez bien : ce poil conquérant qui s’extrait volontiers du corps pour mieux le magnifier. Il faut parler de lui. Et des supplices qu’il subit depuis que l’africaine a cessé d’être africaine... Mais je vais vous expliquer…

Il était une fois la femme africaine. L’histoire se passe à une époque révolue, mais pourtant pas si lointaine que cela. La femme africaine s’aimait bien. Pour ne pas dire beaucoup. Elle était souvent pharaonne (Isis) ou reine (Pokou), et toujours mère. Son corps était exalté par des rituels lors desquels il pouvait donner libre expression sensuelle à ses énergies vivifiantes, à l’aide des percussions entrainantes des hommes supporters. Ses cheveux, crépus et touffus comme du coton, lâchés à l’air libre, ou délicatement tressés, étaient parés de mille ornements (perles, cauris, pierres précieuses). Ses hommes la vénéraient, autant pour son corps, lumineusement noir aux rondeurs troublantes, que pour sa force cosmique qu’elle transmettait à sa progéniture. Pharaonne, reine, et mère.
C’était la leçon d’histoire. Retournons à nos moutons.

2010 donc : L’Égypte pharaonique est morte. Nos royaumes d’antan ont subi le même sort funeste. Les occidentaux sont devenus nos modèles, la mesure de toute chose. On appelle ça la modernité. Alors tout à coup, le cheveu crépu et épais dérange. On le préfère lisse et léger (plus facile à transporter ?). Et s’il peut magnifier une peau claire (c’est plus joli quand même) tant mieux ! Bouché double ! Nos modèles esthétiques sont à présent les métisses et Beyonce Knowles. Les premières ont naturellement réussi la synthèse (splendide ! bravissimo !). La seconde, célébrité parmi les célébrités, symbole physique du monde d’aujourd’hui, la femme statufiée, notre ultime mannequin, adore le tissage et la perruque. On dit qu’elle en achète pour 500$ l’unité. C’est NOTRE beauté noire ! Partout, à la télé, dans les magazines, sur les affiches publicitaires, la femme claire aux cheveux lisses est devenue notre archétype de beauté. Nos grand-mères peuvent mourir en paix. La modernité nous a sauvées. Grâce aux produits décapants et défrisants (dits « relaxants ») des industries américaines, nous pouvons enfin être noires sans trop l’être. C’est merveilleux. Lauryn Hill et toute sa bande d’illuminées crépues peuvent aller se coucher. Vive Beyonce !

Mais il y a un bémol. Voyez-vous, toute aliénation comporte des bémols. La modernité ne peut pas tout réussir. Ainsi, tout ce spectacle démontre à quel point la femme noire se sent profondément complexée par son appareillage naturel. Nos hommes réalisent de plus en plus notre artificialité devant ces achats chroniques de tissages, perruques et pots de défrisages. Entêtées dans ce spectacle, on leur répond « ce sont nos vrais cheveux puisque nous les avons achetés ! ». Sarcasmes néo-capitalistes affolants.

Mais la guerre n’est pas terminée. De plus en plus de femmes ont décidé de ne pas baisser les bras face à toute cette aliénation collective. Le mouvement américain de la coiffure Afro bien dénommé « Black is beautiful » dans les années 70 ayant été relégué à une simple mode de l’époque (beau mépris), ces noirs désaliénés de l’an 2000 ont une approche différente : Dernièrement, Chris Rock, le comique africain américain qui n’a rien d’un révolutionnaire, a voulu faire face à ce problème de manque d’estime de soi des femmes noires devant sa propre impuissance face aux questionnements de sa petite fille. Il a publié l’année dernière Good Hair (littéralement : bons cheveux), un documentaire dans lequel il tente de comprendre, non sans humour, la raison du mal être des femmes noires au sujet de leurs cheveux. Dans une perspective plus intellectuelle, la sociologue d’origine martiniquaise, Juliette Smeralda, est quant à elle allée aux origines du problème dans Du cheveu défrisé au cheveu crépu, de la desidentification à la revendication (2007). Elle le situe à la période de l’esclavage aux Amériques pendant laquelle les femmes noires voulaient ressembler aux blanches pour se sentir évoluées, au dessus du lot, moins négresses, moins esclaves. Alors les commerçants rusés commencèrent à vendre ces produits permettant d’imiter la texture lisse des cheveux occidentaux. Des Amériques, ces produits ont pénétré l’Afrique pendant l’ère coloniale pour les mêmes raisons. Mais la grande partie des efforts visant à une prise de conscience se passe peut-être aujourd’hui plus que jamais sur la toile. De nombreux sites d’informations et forums se créent chaque année pour promouvoir à nouveau ces cheveux crépus qui faisaient la fierté et la spécificité des femmes noires des millénaires durant. Et après tout, quoi de plus normal que d’aimer ses propres cheveux ? Ainsi un forum comme http://cheveux-ebene.forumactif.com réunit de nombreuses africaines et antillaises qui postent régulièrement des messages ayant traits, entre autres, à la sensibilisation des femmes noires sur les méfaits du défrisage sur la santé des cheveux, à la déconstruction du mythe diabolique de l’impossibilité d’entretenir les cheveux africains en proposant des méthodes simples et efficaces.

Ces efforts ne doivent pas restés vains. Il est en effet assez extraordinaire, me diriez-vous, qu’un peuple ait besoin d’initiatives de ce type pour aimer ce que la nature lui a si généreusement offert. Mais la situation actuelle est bien un exemple probant de l’impasse culturelle dans laquelle se trouvent les femmes d’Afrique et de sa diaspora. L’HEURE EST GRAVE. ET DES ACTIONS S’IMPOSENT.

Ce fut la mienne…

mardi 2 février 2010

Les rues liquides

Longtemps j’ai espéré les rues liquides…
Mais le réveil fut explosif : Décor de touriste.
Le sable n’a plus la même odeur.
Les goudrons ont rasé les arbres sacrés.
L’herbe fraîche a fui. Sans laisser de trace.
Partout j’ai cherché les rues liquides
Mais je n’ai rien trouvé !
Ni l’herbe, ni le sable.
Où sont-ils donc !? Où sont nos hommes et femmes d’antan ? ai-je demandé.
Mais personne n’en avait entendu parler.
Alors déchaînée, décidée,
En quête du Nyama*, du Sacré,
j’ai fondé les milices !
Pour chasser ces touristes
Et implorer le pardon des esprits
De l’Invisible…
Qui, à jamais, hantent les rues liquides…

Ina "AfroKpata" Kebet

* « Force vitale » en langue Malinké

Inspirations pour ce texte :

Bembeya Jazz National - Armée Guinéenne


Proverbe Malinké :"Si quelqu’un t’a mordu, il t’a rappelé que tu as des dents"

samedi 26 décembre 2009

Myriam Makeba (1932 - 2008 : que les ancêtres accompagnent sa divine âme)



Et je finirai cette avalanche de posts aujourd'hui par la sublime Myriam Makeba qui, recueillie à l'époque par le régime clément de Sékou Touré alors qu'elle fuyait l'apartheid imposé par les blancs sud-africains, décida de remercier la Guinée de son accueil chaleureux en chantant dans les 3 langues principales du pays que sont le Malinké, le Soussou, et le Peulh (Il faut aussi dire que le régime de Touré avait particulièrement mis en avant les chanteurs et musiciens, entre autres par des aides financières auxquelles le très oubliable president fantoche Lansana Conte mit brutalement fin, après la mort de Touré).
Ici il s'agit d'une chanson en Soussou, avec une mélodie empreintée, me semble t-il, au "Ballake" des légendaires Bembeya Jazz. Une sorte de version Soussou de la chanson du groupe Malinké.

Myriam Makeba - Djiguinira


Bembeya Jazz - Ballake

AfroKpata, DJ pour ses tantes :D




Je me suis improvisée DJ le 24 décembre pour une soirée avec mes tantes
Voici la chanson que j'ai jouée qui a eu le plus de succès en terme de pas de danse !

Abdoulaye Diabaté - Balani (un classique !)

Kandia Sory Kouyaté - Souaressi




Un exemple assez révélateur de la voix extraordinaire du très majestueux Kandia Sory Kouyaté qui a honoré la Guinée du très digne Sekou Touré, ainsi que toute l'Afrique de l'Ouest, par ses airs de soprano...

Kandia Sory Kouyaté - Souaressi


"Une grande voix, en pays mandingue, c'est un don occulte, souvent entaché de magie; c'est un pouvoir, acquis par l'initiation autant que par l'étude - le pouvoir de manipuler les émotions des gens. Et ce pouvoir, a un tel impact sur la société mandingue qu'il a fait l'objet d'une stricte codification: ceux qui le détiennent sont des êtres à part, à la fois révérés et proscrits, plus proches des féticheurs que du commun des hommes." (Je reviendrai sur cette citation très très juste, toujours en soutien des propos d'HAMPATÉ BÂ sur le sujet, voir plus bas)
http://www.mali-music.com/Cat/CatM/Mandekalou.htm

Toumani Diabate & Taj Mahal



Le très excellent Korafola (joueur de Kora) Toumani Diabaté (sur lequel je reviendrai bientôt en profondeur, pour soutenir la citation d'Amadou Hampaté BÂ sur la fonction traditionnelle des arts en Afrique, voir plus bas...) est ici accompagné du Bluesman Américain noir Taj Mahal, dans une chanson qui figure sur leur album commun Kulanjan (que je n'ai pas encore écouté). Et je crois bien que le chanteur est Fousseny Kouyaté, un malien originaire d'une ville proche de la Haute-Guinée (d'où l'accent Malinké prononcé, et non Bambara)

Toumani Diabaté & Taj Mahal - Atlanta Kaira

Ce n'est pas moi qui clame

Ce n'est pas moi qui clame, c'est la terre qui tonne,
Gare à toi, gare, car le diable est devenu dément,
Fuis au fond des sources pures et profondes,
Plie-toi dans la plaque de verre,
Dérobe-toi derrière la lumière des diamants,
Sous les pierres, parmi les insectes rampants,
Ô cache-toi dans le pain frais,
Mon pauvre, pauvre ami.
Infiltre-toi dans la terre avec les pluies nouvelles —
C'est en vain que tu plonges son visage en toi-même
Tu ne pourras jamais le laver que dans l'autre.
Sois la lame de le petite herbe,
Et tu seras plus grand que l'axe de l'univers.
Ô machines, oiseaux, feuillages et étoiles !
Notre mère stérile réclame un enfant.
Mon ami, mon amour d'ami,
Que cela soit terrible ou sublime,
Ce n'est pas moi qui clame, c'est la terre qui tonne.

Attila József

jeudi 24 décembre 2009

Sur l'art traditionnel nègre




"La création artistique était donc la manifestation extérieure d'une vision de beauté intérieure qui, pour la tradition ancienne, n'était autre que le reflet de la beauté cosmique. C'est pourquoi l'art n'avait pas de prix. Parce que cela ne pouvait pas se payer."

AMADOU HAMPATÉ BÂ (Mon grand-oncle et désormais une référence dans ma quête traditionaliste)

À suivre...

lundi 14 décembre 2009

Stephan Rigert's Talking Drum - Different Colors (volumes I et II)



J'ai souvent du mal à apprécier la musique africaine quand elle est trop ouverte aux musiques du monde. En véritable puriste (certains diraient traditionaliste), j'aime retrouver l'essence de mon africanité dans la musique : envoûtement des rythmes, transcendance des chants. Mais il arrive que ces rencontres, entre Afrique et Occident par exemple, fonctionnent -- et me subjuguent, comme c'est le cas avec l'album intitulé Different Colors (Vol. 1 et 2) du percussionniste européen Stephan Rigert (accompagné d'un orchestre de Jazz) en duo avec un groupe d'artistes mandingues (des instrumentistes et une chanteuse à la voix puissante et évocatrice).
Toutes les chansons ne sont pas des réussites, mais quand l'alchimie prend, elle ne laisse aucun cœur sur terre, elle l'emporte, elle l'emporte loin.
J'ai compris en écoutant ces 2 volumes que ce que j'aime finalement ce sont ces mélanges de sonorités qui font honneur à la musique africaine, qui lui offrent une nouvelle forme d'expressivité sans détruire son noyau dur. Ou en d'autres mots : qui n'altèrent pas son essence comme c'est parfois le cas : la musique africaine dévisagée, diluée à la sauce occidentale, non merci !

On regrettera cependant de ne pas bénéficier d'un artiste plus original, plus singulier. Mais après tout, ce n'était pas forcément son but. Rigert et son orchestre ne cherchaient peut-être finalement qu'à introduire humblement leur audience à une musique nouvelle, électrisante, divine. Une sorte de révérence faite à la musique de chez moi donc...

Leur musique est comme un tapis rouge sur lequel viennent se glisser les airs millénaires mandingues...

Voici les perles du double album (avec une préférence marquée pour le vol. I)

Volume I

Layilala


Diabana (ma préférée - Un véritable chef d'œuvre)


Douna Fama (ma deuxième préférée - Un véritable chef d'œuvre)


Korofo


Volume II

Forou


Alakibarou


Tama

dimanche 13 décembre 2009

Petite photo de moi...



Je vous regarde comme je regarde la vie : avec une calme assurance. Qui est celle de ceux qui ont soif de sagesse...

dimanche 22 novembre 2009

Si j'étais...

Un mot : Diarabi (amour en langue Malinké)
Un nombre : 7 (depuis qu'Erykah Badu a appelé son premier fils Seven lol)
Un fruit : Mangue
Un verbe : Croquer
Un sport : Tennis
Une danse : Mendiani
Une couleur: Noir
Un plat : Lafri (plat Malinké à base de riz gros grains, gombo, aubergine, sumbala, huile de palme, et viande de boeuf)
Un magasin : All Africa Market (magasin de ma tante à Ottawa)
Un mois : (Décembre en Afrique pcq c'est le temps des fêtes, Mai au Canada pcq les vacances de Printemps-Été commencent)
Un animal : Volailles (pcq je ne me lasse pas d'en consommer )
Un défaut : La susceptibilité
Un piercing : Aucun
Une date : Jour de la mort de ma grand mère.
Un oiseau : L'épervier
Une fleur : Bissap
Un bijou : Bague
Une qualité : Passionnée
Une saison : Été
Un pays : Côte d'Ivoire / Guinée
Une phrase : "Quand on refuse on dit non"
Un objet : Son lit
Un vêtement : Un haut très décolleté
Une voiture : Volkswagen Jetta TDI Diesel
Une invention : La moustiquaire (je déteste les ptites bêtes!)
Une devise : "Qui m'aime me suive"
Un dessin animé : Kirikou
Un prénom féminin : Coumba
Un chanteur : Ali Farka Touré
Un style de musique : Musique Malinké (Mandingue)
Un parfum de glace : Noisettes
Une partie du visage : Mes yeux
Un jour de la semaine : Samedi
Un prénom masculin : Djiba (cela signifie : "grande eau" dans ma langue)
Un métier : Écrivain
Une boisson : Jus de gingembre d'Afrique de l'Ouest
Un des quatre éléments : Le feu
Un dessous féminin : Un soutien gorge
Un accessoire de mode : Grosses lunettes noires
Un dessous masculin : Aucun
Un saladier plein de : Arachides grillées
Un acteur : Michel Gohou / Isaac de Bankolé (acteurs ivoiriens)
Un sentiment : "Vingt ans d'amour, c'est l'amour fol" Jacques Brel
Une partie du corps : Mes seins
Un moyen de transport : Mes pieds (mes talents de piétonne sont reconnus internationalement !)
Un pêché capital : L'orgueil
Une ville : Kankan (nord de la guinée, ma ville d'origine) / Abidjan
Une activité : L'écriture
Un animal fabuleux : La mouche ! (pour m'avoir emmerdée toute ma vie durant)
Une pierre précieuse : L'or !
Une actrice : Whoopie Goldberg quand j'étais plus jeune
Un parfum : odeur de l'encens Tchadien
Des chaussures : Sandales
Une chanson : Ai Du d'Ali Farka Touré
Un pouvoir magique : Me transformer en petite bestiole pour épier tout le monde et nourrir mes besoins quotidiens en "affairages" de toutes sortes lool.
Une citation : proverbe malinké : "Si quelqu’un t’a mordu, il t’a rappelé que tu as des dents"

Drey (ma photo préférée - j'en suis extrêmement fière)



C'est bizarre... L'art peut tout DÉTERMINER parce qu'il EXPRIME tout. Parce qu'il n'y a rien de plus IMPUDIQUE que lui. Cette photo, qui finalement en dit plus long sur moi-même que sur mon modèle (après tout l'image n'est que le reflet de ma sensibilité personnelle), m'électrifie. Mais surtout, elle me motive à continuer d'écrire mon roman....

Bien sûr il ne s'agit pas d'un chef d'œuvre pictural, après tout je ne suis pas photographe, c'est un hobby comme un autre pour moi. Mais à travers cette photo, j'arrive à m'entrevoir totalement : moi et mon potentiel. Et cela m'émeut...

Quand un écrivain commence à écrire, après l'éternelle surestimation de ses possibilités vient le moment de la conscience désespérante de ses limites. J'ai l'impression d'être arrivée à maturité à ce niveau là : Je n'ai plus aucune limite parce que je me comprends enfin. Tout mon style, toute ma compréhension du monde ne peuvent plus me conduire qu'à l'œuvre...

J'ai également perdu mes idéaux purement romantiques : plus l'écrivain grandit en maturité et plus l'art se rapproche de l'entreprise ou de l'artisanat. L'on quitte cette sorte d'abstraction issue de nos lectures qui, bien qu'elles soient nécessaires dans notre rapport aux mots, ne nous permettent cependant pas de se les approprier. Seule l'écriture y arrive par cet artisanat long et féroce dans lequel chacun conçoit son masque.

Et ce qui avait pu sembler me limiter est devenu au fil du temps des particularités individuelles, des éléments du style, ceux là qui font que Kafka n'écrira jamais comme Amidou Kane. Et tant mieux ! Il vaut mieux deux génies qu'un mode d'emploi.

Vive l'art !

J'ai perdu mes tentations nombrilistes et pénétré l'antre des génies travailleurs qui au lieu d'examiner leurs érections esthétisantes osent s'ouvrir au monde et le versifier par un travail lent et minutieux.

Céline a décidément toujours raison... Lui le grand technicien.

Ah quelle mélancolie ! Il est décidément 3 heures du matin ! Et je ne dors pas... Je rêve. L'art est anticipation. Il vaut donc mieux que je me remette au travail. Roman roman roman. Je ne supporterai pas de me décevoir. Bonne nuit.

dimanche 8 novembre 2009

Envie de rien. Envie de toi.

Vie cristalline.
Fugacité des eaux.
Vie renversée.
Effleurement de l'ombre.
Le trou.

vendredi 3 juillet 2009

J'ai pris une amie en photo il y a quelques jours. Un de mes meilleurs portraits. En noir et blanc. Un portrait fou, déglingué, original.
Mais elle a souhaité que je le retire du site, malheureusement...
Je vais tout de même développer la photo pour en faire un mini poster, histoire qu'elle quitte son format digital.

vendredi 26 juin 2009

Journée ensoleillée



jeudi 25 juin 2009





A l'attaque du brie




A l'occasion d'une soirée "dégustation" hier, chez des amis....

lundi 30 mars 2009

Rakhier Maïmos ( vers 1930 - 30 Mars 2009)

Au fond si je suis animiste, si mon être s’inscrit tant dans la spiritualité nègre, ce n’est ni par pur désir de différentiation par rapport à la majorité africaine, qui oscille entre christianisme occidental et Islam oriental, ni même par besoin de comprendre la problématique de ma présence sur terre, mais surtout par volonté ultime de fusionner avec ma lignée ancestrale. Beaucoup de non africains ou de jeunes africains ne peuvent pas comprendre. La majorité de ces deux catégories me semble coupée de cette volonté qui est la mienne. Elle m’est pourtant plus que nécessaire : depuis toujours, longtemps sans le réaliser, j’ai eu pour but intime de m’inscrire dans ma lignée familiale, faire de l’héritage de mes parents et de mes ancêtres ma quête existentielle. J’aimais entendre mon père me parler de son père qui lui parlait lui-même de son père, et ainsi de suite. Alors bien sûr, cette quête est intimement liée à la mort de beaucoup d’entre eux. Une mort qui justifie encore plus la nécessité de les remplacer, de devenir eux, de prendre ce quelque chose qui leur fit être ce qu’ils étaient et de me l’accaparer, car au fond je ne saurai acquérir de nature précise sans ce qu’ils m’ont laissé au travers de l’éducation, des traditions, du sang. Ce sang ancestral qui continue d’inonder mon corps et qui constitue l’essentiel de mon besoin de vivre, et de le transmettre à mon tour un jour.

Je viens de perdre le seul grand parent qui me restait. Ma grand-mère, Rakhier Maïmos, est morte ce Lundi 30 Mars 2009 en début de soirée des suites d’une longue maladie qui l’avait sévèrement alitée et rendue totalement incontinente, au grand dam de ma mère qui était obligée de faire plusieurs aller retours chaque mois entre Paris et N’Djamena (Tchad).

Je l’ai à peine pleurée. Seulement l’espace de quelques secondes. Et cela plusieurs minutes après avoir parlé avec ma mère, après l’avoir réconfortée, encouragée à continuer d’avancer dans ce si long chemin qu’est l’existence. Et ces petites larmes que j’ai versées était surtout pour rejoindre la souffrance de ma chère mère, pour l’aider un peu à se vider moins d’elle-même : c’était sa souffrance qui m’attristait, qui me désolait, une souffrance qui s’est manifestée à maintes reprises dans ses aller retours incessants que j’évoquais, dans toutes ces sommes folles dépensées pour les soins de santé de ma grand-mère dans un pays dont le système médical est un des plus navrants d’Afrique Centrale, dans ses espoirs d’une guérison bel et bien impossible.

Pourtant, quand ma grand-mère paternelle est décédée, au moment même où mon père me l’annonçait, je pleurai toutes les larmes de mon corps. Il y eut un tel automatisme entre l’annonce de mon père et la réaction de mon corps que lui-même m’en reparla longtemps après. C’était une des personnes que j’aimais le plus au monde qui s’en allait, une de mes icones, un nouvel ancêtre gisant dans la terre, un nouvel être à adorer pour toujours. Cette fois ci, ce décès laisse en moi un creux qui me rappelle incessamment la relation que nous n’avons jamais eue, elle et moi. La dernière fois que je l’ai vue, je devais avoir 9 ou 10 ans. J’en ai aujourd’hui 23. La simple tentative de souvenir de son visage, de son corps, se confond honteusement en moi avec celui d’autres vieilles femmes, qui ont plus compté dans ma vie, que j’aimais probablement plus. Je peux l’avouer à présent. Et pourtant, elles n’étaient pas « mon sang ». Mon ancêtre est parti aujourd’hui et je ne peux que me morfondre en moi-même, dans mes regrets, dans ces occasions de rencontres manquées, dans ce temps qui nous a fuit toutes les deux, moi la petite fille désormais orpheline qu’elle ne connût jamais vraiment.

Cela me rappelle encore une fois à quel point nous sommes tous victimes malgré nous de cette sacro sainte temporalité de la vie, de ces points de non retour qui tendent à nous laisser comme ça, affalés sur nous mêmes, blasés de tout.

vendredi 27 mars 2009

Steal !


"Nothing is original. Steal from anywhere that resonates with inspiration or fuels your imagination. Devour old films, new films, music, books, paintings, photographs, poems, dreams, random conversations, architecture, bridges, street signs, trees, clouds, bodies of water, light and shadows. Select only things to steal from that speak directly to your soul. If you do this, your work (and theft) will be authentic. Authenticity is invaluable; originality is nonexistent. And don’t bother concealing your thievery—celebrate it if you feel like it. In any case, always remember what Jean-Luc Godard said: “It’s not where you take things from—it’s where you take them to.”

Jim Jarmusch

dimanche 25 janvier 2009

Extrait d'une conversation sur MSN

"... Mais j aime pas la vision occidentale, ni l'individualisme philosophique, ni l'éloge du moi. J'aime justement appartenir à un groupe, au moins sentimentalement. Pas dans l'idée d'adopter un mimétisme de groupe, car il faut oser penser en adulte, mais j'aime savoir que j'appartiens à une Afrique dans laquelle je me dois d'agir."

jeudi 18 décembre 2008

Voyage au bout de la langue

Le français, qui ne sera jamais ma langue, doit tout de même arriver à représenter la réalité des hommes et femmes de mon esprit, qui deviennent fatalement mes personnages. On le sait – au moins véritablement depuis Louis Ferdinand Céline – l’écriture est un procédé artisanal de transposition des observations (fines, si possible) qui sont celles de l’écrivain. Mais comment en rendre compte dans une écriture légitime ? Céline (qui est l’écrivain français le plus lu dans le monde, et certainement le plus génial) a eu la magnifique idée d’introduire le langage parlé argotique dans l’écrit (non pas juste dans les dialogues mais dans la structure narrative même). C’est probablement l’invention la plus importante de la littérature du vingtième siècle.
Je viens d’un continent à qui l’on a imposé des langues qui ne sont pas et qui ne seront jamais les nôtres. Bien sûr nous avons aussi nos langues, mais celles-ci appartiennent au domaine du quotidien, de la jubilante oralité. Faut-il donc tristement s’en remettre aux langues des autres ? C’est un des questionnements majeurs auxquels ont essayé de répondre les grands écrivains nègres depuis toujours. Aimé Césaire a par exemple pris le parti d’écrire en français, sans réellement s’imprégner de l’héritage linguistique créole, comme d’autres l’ont fait après lui. Mais parce qu’il voulait faire sienne cette langue hostile, il nous a offert une langue explosée, délirante, phénoménale, pour rendre compte des émois existentiels de son « nègre fondamental ». Une nègrerie que même ce bon vieux français n’a jamais pu dompter. D’autres ont plutôt choisi de retranscrire en français la structure de leur langue ethnique : Amadou Kourouma le fit avec grand brio pour la langue Malinké dans "Les Soleils des Indépendances", un des grands chefs d'oeuvre de la littérature africaine.
Aujourd’hui, en Afrique, dans des pays comme le Nigéria et la Côte d’Ivoire, se développent à la vitesse V, des langues nouvelles formées à partir des bonnes vieilles langues européennes, mais surtout, à partir des langues ethniques. Il ne s’agit pas là d’un argot comme l’est par exemple le joual québécois, mais de langues autonomes, dans leur structure, des langues indo-européennes. D’ailleurs le vocabulaire de ces langues est majoritairement composé d’emprunts aux langues ethniques. En fait, assez ironiquement, pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, pays qui est le mien, si influence du français il y a, il est avant tout dans ce qui pourrait s’apparenter, et à raison, à du mauvais français, à du français d’analphabètes, s’entend par là un français grammaticalement déconstruit. Car c’est bien de langues populaires dont il s’agit. De langues qui font horreur à la bourgeoisie, mais qui, assez fatalement, se répandent et se répandent, pour peut-être un jour devenir la norme (n’est-ce pas là, après tout, la destinée de toute langue digne de ce nom ?). Tout cela pour dire que ces nouvelles langues africaines, tel le Nouchi de la Côte d’Ivoire, ne peuvent faire partie de cet espace absurde que l’on nomme Francophonie. Ce sont avant tout des expressions populaires et spontanées d’africanité. Et chaque écrivain du continent-mère se doit d’en tenir compte dans ce rôle qui est le sien de transposition de la réalité africaine.
Il ne s’agit pas là, bien sûr, d’écrire des romans qui liquideraient le français pour le remplacer par ces langues pas encore mûres, pas encore prêtes. Mais cela dit, l’écrivain, en artisan forcené qu’il est par nature, se doit de se créer un langage propre à fusionner ces langues nouvelles et le paradigme des langues ethniques (à la Amadou Kourouma) avec celles qui nous ont été imposées par la fatalité de l’histoire. Ce langage propre, domaine de la recherche stylistique de tout artiste, est une nécessité, un défi à relever, pour que la littérature africaine reste une littérature représentative de ses peuples.
Dernièrement, l’auteur nigérian Uzodinma Iweala a écrit le roman « Beasts of No Nation » en l’imprégnant fortement du Pidgin de son pays. Un roman qui aborde à la première personne le sujet des enfants soldats et qui bénéficie en ce moment même d’un grand intérêt international, notamment aux États-Unis et en France (où l’écrivain congolais Alain Mabanckou a choisi de le traduire).

http://en.wikipedia.org/wiki/Beasts_of_No_Nation

Ceux qui connaissent la place centrale du Nigéria dans les créations culturelles africaines ne s’étonneront probablement pas que cette innovation de taille vienne d’un de ses ressortissants. C’est un premier pas que les auteurs africains se doivent de suivre s’ils veulent rester les représentants légitimes des sociétés qu’ils ont choisi d’observer.

C'est en tous cas le défi que je compte relever, à moyen terme.